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10 décembre 2010 5 10 /12 /décembre /2010 10:49

Voici l'intégralité de l'article de Frédéric Delorca, publié en deux parties dans les numéros de décembre 2010 et janvier 2011 de la revue de l'Association Républicaine des Anciens Combattants "Le Réveil des combattants".

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La montée de l’Extrême droite en Europe de l’Est

Les échauffourées qui ont accompagné le match Italie-Serbie à Gênes le 12 octobre au soir, deux jours seulement après les émeutes provoquées par les ultranationalistes en marge de la Gay Pride du 10 octobre à Belgrade (émeutes qui ont fait plus d’une centaine de blessés, essentiellement des policiers serbes) sont venues rappelé combien le mélange détonnant d’hooliganisme, de machisme homophobe et de nationalisme exacerbé se porte aujourd’hui bien en Europe de l’Est, sous le discours lénifiant pro-européiste de la plupart des gouvernements. Plus généralement c’est dans l’ensemble de l’ex-Europe de l’Est que ressurgissent aujourd’hui les passions nationalistes, la xénophobie et les vieilles nostalgies des années 30-40, un phénomène qui n’est pas complètement nouveau (on l’avait constaté déjà avec l’effondrement des régimes soviétique dans les années 1990), et qui a trouvé un regain de vigueur sous la férule des dogmes néo-libéraux.

Les Balkans occidentaux

Le cas serbe est évidemment spectaculaire. Ce n’est sans doute pas dans tous les pays que l’extrême droite peut mobiliser 6 000 casseurs pour affronter 5 000 policiers et les conduire à saccager le siège de deux grands partis politique - le Parti démocrate et le Parti socialiste (l’ancien parti de Milosevic devenu pro-européiste). A Zagreb en Croatie, et à Sofia en Bulgarie, ou encore dans l’habituellement très sage Estonie en 2006, les homophobes extrémistes n’étaient qu’une poignée pour tenter de contrecarrer les différentes gay pride au cours des cinq dernières années.
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Sans doute la Serbie est elle aujourd’hui le pays des Balkans où l’extrême droite est la plus puissante. Le parti radical d’extrême droite n’a jamais recueilli moins d’un tiers des voix depuis la chute de Slobodan Milosevic. Aux élection présidentielles de février 2008, son candidat Tomislav Nikolic a même recueilli plus de 47 % des voix au second tour (dans un scrutin disputé où a participation a dépassé les 60 %). Et rien n’indique que la récente scission au sein de sa direction doive le vouer au déclin.

La Serbie paie ici les conséquences de sa diabolisation auprès des pas occidentaux, malgré sa capitulation inconditionnelle sur tous les dossiers (à l’exception de celui de la reconnaissance du Kosovo). Le pays a largement perdu sa souveraineté. Le cadre institutionnel, qui a liquidé la République fédérale de Yougoslave, est issu d’une « révolution colorée » téléguidée depuis Washington (la première du genre) en octobre 2000. Belgrade a été sommé d’extrader vers le très douteux tribunal international pour les crimes de guerres en ex-Yougoslavie quatre de ses généraux et un amiral. Sur le plan économique le pays a privatisé les fleurons de son économie, et l’ancien quartier populaire fief de la gauche dans la capitale « Nouveau Belgrade » est le paradis des grandes banques occidentales.

Les récompenses reçues pour l’alignement humiliant de la Serbie ont été des plus minces : l’adhésion à l’Union européenne promise par certains a été sans cesse retardée. Dans un premier temps il était reproché à Belgrade de ne pas fournir suffisamment d’efforts pour retrouver le général bosno-serbe Mladic accusé de crime contre l’humanité à Srebenica. Aujourd’hui la procédure d’adhésion est bloquée… par les Pays-Bas, alors qu’elle avait été promise en septembre par le grands pays de l’Union en échange du renoncement de la Serbie à la présentation devant l’assemblée générale des Nations-Unies (où elle compte de nombreux soutiens) d’une motion dénonçant la reconnaissance unilatérale du Kosovo. Par ailleurs le pays reste menacé par divers irrédentismes au Sanjak et en Voïvodine.

Dans ce contexte, et alors qu’à gauche le parti socialiste (dont le président Milosevic est mort à la Haye dans des conditions étranges, peut-être épuisé par le rythme d’un procès qui échouait à démontrer la véracité des charges portée contre lui) s’est piteusement rallié aux européiste, le parti radical peut capitaliser sur son image de parti « anti-impérialiste » pro-russe, dont le leader est incarcéré à La Haye et qui se réclame d’une longue tradition remontant à son homonyme fondé en 1881 (à l’époque de la lutte contre l’Autriche-Hongrie), et de la résistance des monarchistes tchetniks face à l’hitlérisme.

Mais la Serbie n’est pas le seul pays à l’Ouest des Balkans où l’ultranationalisme et la xénophobie prospèrent. En Bosnie Herzégovine, les élections parlementaires et législatives du 3 octobre dernier, ont confirmé chez les Serbes comme chez les Croates de ce pays de fait administré par l’Occident, dans chacune des entités ethniques issues des accord de Dayton, la victoire des partis nationalistes et un refus de cohabiter dans une nation multiculturelle. En Février 2010 est né en Bosnie un  Mouvement de la fierté nationale bosniaque d’inspiration néo-nazie a été créé. Il se réclame du souvenir de la division SS Handschar  et proclame que « les Juifs, les Roms, les Tchetniks, les séparatistes croates, Tito, les communistes, les homosexuels et les Noirs » sont ses principaux ennemis. La nostalgie nazie (oustachi) est aussi répandue en Croatie. Au Kosovo les violences et harcèlements contre la minorité serbe se poursuivent, le Conseil de l’Europe dénonce régulièrement le racisme anti-rom en Albanie, et en 2006 le ministre des affaires étrangères albanais Besnik Mustafaj agitait encore la perspective de créer une grande Albanie.

Si les causes de ces résurgences sont multiples, nul doute que l’incapacité de l’Union européenne et des Etats-Unis à offrir une voie de développement et de cohabitation aux peuples des Balkans après avoir joué les pompiers pyromanes dans l’éclatement de l’ex-Yougoslavie.

Plus à l’Est aussi

Aux marches orientales de l’Union européenne aussi le nationalisme et la xénophobie se portent bien. Le 27 juillet 2008, la ville de Lviv, ancienne Lemberg, capitale de la Galicie, organisait en partenariat avec la télévision locale une grande manifestation en l'honneur de l'Armée insurrectionnelle ukrainienne (UPA), le courant nationaliste ukrainien qui avait collaboré avec les nazis (avant de les combattre) et de la SS Galicia, une unité supplétive de la SS constituée de nazis ukrainiens ayant commis des massacres de civils, notamment en ex-Yougoslavie.« Aussi surprenant que cela puisse paraître, quand la Crimée vit tout entière dans la nostalgie de l'URSS, la Galicie, naguère polonaise et intégrée aujourd'hui à l'Ukraine, très nationaliste, est quant à elle nostalgique de son allégeance à l'occupant nazi » écrivait en des termes un peu schématiques l’essayiste et romancier Michaël Prazan, le 15 septembre 2008, dans un blog lié au journal Le Monde. Le chef de l’Organisation des nationalistes ukrainiens (OUM) Stepan Bandera a des rues à son nom, des monuments et des musées à sa gloire dans plusieurs villes d’Ukraine occidentale.

Ce néo-nazisme galicien s’oppose à des formes d’ultra-nationalisme russe qui présentent des traits similaires en ce qui concerne le racisme, l’antisémitisme et l’homophobie notamment, et sont disséminées dans plusieurs dizaines de mouvements allant du parti national bolchévique au mouvement Pamyat. Ces tendances marginalisées au cous des dernières années sur l’échiquier politique par la prédominance du parti de Poutine Russie unie continuent à entretenir des tensions dans la société à travers divers incidents relatés dans la presse.

L’orientation idéologique du Conseil de l’Europe, qui depuis des années place le nazisme sur un pied d’égalité avec le communisme, n’est pas pour rien dans la banalisation de l’ultra-nationalisme de ces pays. De même la politique offensive de George W. Bush, à peine atténuée depuis peu par Barack Obama, qui, à travers des révolutions de couleur en Ukraine et en Géorgie, recherchait systématiquement l’encerclement de la Russie, a aussi joué un rôle considérable dans le renouveau des thématiques nationales.

Parmi les nouveaux membres de l’Union européenne

euro.jpgMais le fléau ultra-nationaliste, dans des versions volontiers fascisantes, revient aussi en force désormais à l’intérieur des frontières de l’Union européenne elle-même, particulièrement dans les pays autrefois alliés aux puissances de l’Axe, où le communisme n’a été imposé que de façon artificielle par l’occupation de l’Armée rouge.

Le cas topique qui a inquiété dans les années 2000 est celui de la Lettonie où des rassemblements de nostalgiques des divisions SS se tenaient annuellement sans émouvoir outre-mesure les gouvernements en place à Riga, ni non plus susciter de réactions hostiles de la part des gouvernement d’Europe occidentale. Ces rassemblements néo-nazis ont fini par susciter une certaine agitation à Londres en mars dernier lorsque les partisans de Tony Blair ont reproché au parti conservateur anglais de former un groupe commun au Parlement européen avec le parti « Pour la patrie et la liberté/LNKK » (un parti membre de la coalition gouuvernementale à Riga ouvertement associé à ce réjouissances fascisantes, qui avait recueilli près de 30 % des suffrages aux premières élections des députés lettons au Parlement européen, et qui a heureusement divisé par 4 son score en 2007). Le secrétaire d’Etat étatsunien Hilary Clinton, sous la pression d’organisations juives, avait déjà convoqué David Cameron à sujet en octobre 2009.

Dans l’ensemble cependant la polémique est restée circonscrite à la campagne électorale britannique. Les grands journaux des autres pays n’en ont guère parlé, pas plus qu’ils ne se sont émus de la marche des nationalistes à Vilnius aux cris de « La Lituanie aux Lituaniens » le 11 mars dernier, ni des exercices paramilitaires très douteux organisés chaque année en Estonie avec la bénédiction des autorités de Tallin, en l’honneur du groupe Erna qui, en 1941, livrait des informations aux nazis sur les mouvements de l’Armée rouge. Comme l’ont noté des observateurs perspicaces, on attend toujours que les autorités des pays baltes déploient le même zêle à arrêter les retraites de Waffen SS qu’elles ne l’ont fait à mettre sous les verrous des agents de l’ancien régime communiste. Aucun ancien criminel d’extrême droite n’a été arrêté dans cette région depuis la chute de l’Union soviétique.

La Lituanie reste aujourd’hui un mélange particulièrement détonnant pour l’Union européenne. Pays où vit la plus forte minorité russe (25 % de la population, et une minorité unie derrière le mouvement de gauche « Centre de l’harmonie » qui a recueilli près de 20 % aux élections européennes), il est aussi celui qui connaît un traitement de choc à la mode argentine : obligé par les financiers internationaux de s’accrocher à l’euro fort tout en réduisant drastiquement ses coûts de production pour maintenir sa compétitivité extérieure, il a subi une récession plus violente que celle des Etats-Unis en 1929. Le PNB a chuté de 24 % en deux ans (2008-2009), et le chômage (très faiblement indemnisé) a bondi à plus 20 %. La bonne recette pour cultiver le nihilisme politique.

La Hongrie, autre allié historique du Reich allemand, est aussi à l’avant-garde de la renaissance du fascisme. Le parti Jobbik, un mouvement xénophobe né dans des cercles estudiantins en 2003, qui insiste sur la préservation des identités historiques (le souvenir de l'amiral Horthy), le christianisme, la culture hongroise, la famille ou encore l'autorité, a recueilli 12 % aux dernières élections législatives d’avril 2010, soit presque autant que le parti socialiste au pouvoir jusqu’alors (et des piques à près de 30 % dans les zones à fortes densités de Rom).

L’exemple magyar est un cas intéressant où des formes fascisantes naissent sur le terreau d’un patriotisme conservateur populaire. Jobbik a grandi à l’ombre du Fidesz (Union Civique Hongroise) qui, alors que le parti socialiste hongrois (ex communiste) s’est rallié corps et âme aux politiques néo-libérales, se présente comme un rempart à la mondialisation. Ce parti depuis quelques années promet de donner des passeports hongrois à tous les ressortissants des minorités hors de son territoire (en Roumanie, en Serbie, en Slovaquie), et contribue à banaliser la diffusion de la carte de la Grande Hongrie de 1914. Le Fidesz au pouvoir depuis avril dernier avec le soutien d’une majorité écrasante, aurait pu renverser par la force le socialiste (social-libéral) Ferenc Gyurcsány dès octobre 2006. Celui-ci avait provoqué une insurrection populaire contre lui en avouant avoir menti aux Hongrois pour se faire réélire et leur avoir présenté des promesses qu’il ne tiendrait pas. Le Fidesz ayant hésité à renverser le gouvernement à ce moment-là, le Jobbik a pu se présenter comme le parti de la surenchère légitime (« le plus à droite et le plus juste » comme l’indique son nom en magyar).

Comme en Lettonie, la crise financière est pour beaucoup dans ce repli nationaliste en Hongrie : diminution de salaires de la fonction publique et des retraites, hausse des impôts, baisse du produit national brut de 7 % en 2009.

Les deux récents entrants dans l’Union européenne, la Bulgarie et la Roumanie - deux pays sous tutelle du FMI – ont aussi voté massivement pour des partis ultranationalistes, aux discours assez similaires. Au premier tour de l'élection présidentielle bulgare de 2006, la candidat du parti ultranationaliste et xénophobe Ataka (Attaque), Volen Siderov, était arrivé second, avec 21,5% des voix, derrière le président socialiste sortant Georgi Parvanov. En 2005, le parti Attaka avait réalisé des affiches montrant une carte de la Bulgarie recouverte de drapeaux turcs et israéliens, pour bien montrer qu'il considère le pays comme « occupé ». Ses militants ont aussi beaucoup exploité la phrase prêtée au président israélien Shimon Peres à l’hôtel Hilton de Tel-Aviv l0 octobre 2007 « De la part d’un petit pays comme le notre, c’est presque stupéfiant. Je vois que nous achetons Manhattan, la Hongrie, la Roumanie et la Pologne ». En Roumanie, le Parti de la Grande Roumanie (Romania Mare) est plutôt sur le déclin (il est passé sous la barre des 5 % en 2009) mais la cure d’austérité dans laquelle le pays est plongé pourrait lui profiter.

Certes certains pays, notamment ceux qui ont été jadis les plus opprimés par le nazisme comme la République tchèque ou la Pologne, échappent aux résurgences du fascisme (ce qui n’exclut cependant pas le développement en leur sein de mouvements nationaux-conservateurs). En outre la volatilité de l’électorat en Europe de l’Est peut toujours faire espérer un déclin rapide de certains partis d’extrême droite aujourd’hui portés par les conséquences de la crise financièee (le cas s’est déjà vérifié dans les années 1990). Mais ces phénomènes récents en tout état de cause traduisent un malaise, qui imprègne profondément aujourd’hui l’Europe centrale et orientale, un malaise qui signe l’incapacité des puissances occidentales, et de la technostructure bruxelloise, à proposer au continent européen des options démocratiques et pacifiques auxquelles les populations seraient en mesure d’adhérer sur le long terme.

Frédéric Delorca

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Published by Atlasaltern - dans Balkans
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