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10 mars 2007 6 10 /03 /mars /2007 12:08

 

26 février 1992 : quelques semaines après la reconnaissance de l’indépendance de la Slovénie par la Communauté européenne, les autorités de la plus prospère des républiques yougoslaves biffent secrètement les noms de dizaines de milliers d’habitants des registres d’état civil. Ces « effacés » vont bientôt réaliser qu’ils ont perdu des pans entiers de leur existence : emploi, sécurité sociale, retraite, permis de conduire, parfois même leur logement ou leur droit à fréquenter l’école.

 

Le crime qui justifie un tel châtiment ? Ils n’ont pas, à la fin de l’année précédente, demandé la nationalité slovène, par ignorance de la procédure ou par attachement à la fédération yougoslave, dont l’agonie n’en était encore qu’à ses débuts. Précisons aussi que les membres de l’« ethnie slovène » n’ont pas dû faire une telle démarche, pas plus que les membres des minorités italienne et hongroise ou les citoyens étrangers. Etaient donc clairement visés les personnes originaires des autres républiques yougoslaves, les « sudistes », en majorité Roms, Croates, Bosniaques, Serbes et Albanais du Kosovo. En outre, parmi ceux qui avaient demandé la nationalité, certains ont essuyé des refus, notamment des employés et des retraités de l’armée yougoslave, sous prétexte que les requérants auraient pu être des ennemis de l’indépendance. Ce « nettoyage ethnique administratif » fut tellement rondement mené qu’il passa inaperçu dans les médias, alors que les Balkans s’enfonçaient dans une guerre vivifiée et prolongée par les interventions « humanitaires » des grandes puissances.

Le nombre des effacés n’est pas connu avec précision. Le gouvernement de Ljubljana a admis, des années plus tard, un chiffre de 18.305, alors que des associations évaluent leur nombre à plus de 100.000 dans un pays comptant moins de 2 millions d’habitants. La plupart d’entre eux étaient nés ou vivaient depuis de nombreuses années en Slovénie, république où tout Yougoslave était libre de s’établir et de travailler. Aussi, malgré leur disparition administrative, nombreux furent ceux qui choisirent de rester envers et contre tout, ayant perdu toute attache dans leur république d’origine (ou celle de leurs parents), que guerre ou blocus économique avaient en outre rendue peu habitable.

A partir de 1999, alors que la Slovénie s’efforçait de remplir le « cahier des charges » du bon candidat à l’Union européenne, la Cour constitutionnelle a imposé des amendements aux lois utilisées pour supprimer administrativement une partie de la population. Ainsi, à trois reprises, entre 1999 et 2004, des arrêts de la Cour ont entraîné des changements législatifs permettant à chaque fois à quelques milliers d’effacés d’obtenir la nationalité slovène ou, au moins, un permis de séjour. Bien que le gouvernement ait interprété de la manière la plus restrictive possible les exigences de la Cour – s’en tenant au principe du « cas par cas » et en réclamant la preuve d’une résidence ininterrompue dans le pays depuis l’indépendance -, l’opposition de droite s’est déchaînée contre ces « hors-la-loi » et ces « traîtres » qui osaient réclamer le droit de vivre sur ce que les dépliants touristiques décrivent comme le « versant ensoleillé des Alpes ». Le principal argument avancé était que les demandes de compensation des « régularisés » ruineraient la Slovénie. L’opposition (actuellement au gouvernement) a même organisé en avril 2004 un référendum : 95 % des votants se sont déclarés hostiles à la dernière loi adoptée par le parlement. Mais le taux de participation a été plutôt faible : 31 %.

Quinze ans plus tard, seule une partie des effacés a réussi à régulariser sa situation, mais aucun n’a touché la moindre compensation, malgré des années de privation de travail, de retraites, de scolarité, et en corollaire un plongeon dans la plus noire des misères. Des milliers d’autres ont quitté la Slovénie, sont revenus dans leur république d’origine ou partis au-delà. Certains ont été déportés ou ont été refoulés à la frontière après un séjour à l’étranger. D’autres, encore, sont tout simplement décédés, un phénomène amplifié par le stress et le déni de soins médicaux. Détail sordide : morts, les effacés n’ont pas le droit d’être inhumés dans la terre slovène, juste celui d’être incinérés…

Enfin, plusieurs milliers de personnes continuent à vivre « sans papiers », espérant qu’une hypothétique loi restitue à tous ceux qui résidaient dans le pays lors de l’indépendance le droit de continuer à y séjourner. Mais, depuis 2004, les régularisations se font au compte-gouttes et aucun nouveau projet de loi n’est à l’horizon. Et les déportations n’ont pas cessé. Le cas de la famille Berisha, un couple de Roms nés au Kosovo et leurs cinq enfants, l’a récemment montré. Effacé en 1992, le mari avait déjà été déporté l’année suivante, vers… l’Albanie, qui l’avait renvoyé en Slovénie. Il a ensuite tenté sa chance en Allemagne, où il a rencontré son épouse. Leur demande d’asile ayant été finalement rejetée, ils ont été menacés d’expulsion vers… le Kosovo, où les Roms sont un des peuples les plus persécutés depuis que la province serbe est sous contrôle OTAN et ONU. Ils sont alors revenus en Slovénie, vivant dans un centre d’accueil de Ljubljana, pour être finalement déportés vers l’Allemagne ce 1er février.

Annexée au cours des siècles par l’Italie, l’Autriche et la Hongrie, la Slovénie peine à consolider son identité. Ce n’est que durant la Yougoslavie royaliste de l’entre-deux-guerres que l’enseignement du slovène y a été autorisé. Malgré un développement économique favorisé par les investissements fédéraux et les matières premières bon marché des autres républiques yougoslaves, l’élite communiste slovène a enfourché le cheval sécessionniste, mettant en avant les transferts financiers bénéficiant aux républiques moins développées, à ces « paresseux du sud ». Convertie au néolibéralisme, cette élite a ainsi distillé dans la population un nationalisme étroit et égoïste, imprégné de xénophobie. Avec le miroir aux alouettes européen en point de mire, le rejet de la Fédération socialiste a presque naturellement entraîné celui des « sudistes », symbolisant un héritage que certains préfèrent oublier.

Georges Berghezan

 

 

 

 

 

 Journaliste, contributeur de l'Atlas alternatif 

 

Un crime qui ne sera jamais jugé à La Haye

Lors de son accession à l’indépendance, la Slovénie a été agitée par une courte guerre entre l’armée yougoslave, déployée aux frontières internationales de la fédération, et des policiers et paramilitaires aux ordres des autorités sécessionnistes. Lors d’un de ces affrontements, le 28 juin 1991, un cameraman de la chaîne autrichienne ORF a filmé ce qui paraît être l’exécution de trois jeunes conscrits yougoslaves qui déployaient un drap blanc en signe de reddition. Selon les Conventions de Genève, abattre des prisonniers relève du crime de guerre et cet épisode, au poste de Holmec, à la frontière autrichienne, serait dès lors le tout premier cas de crime de guerre enregistré lors du démantèlement sanglant de la Yougoslavie qui s’étendra tout au long des années ’90.

Il fallut attendre près de huit ans pour que la séquence vidéo soit diffusée par la télévision slovène. Une enquête sera expédiée, concluant à l’inexistence de tout crime qui aurait pu ternir la guerre d’indépendance : les soldats auraient simulé leur exécution. L’affaire aurait été définitivement enterrée si une ONG slovène de défense des droits humains, le Helsinki Monitor (HMS), et sa présidente, Neva Miklavcic Predan, ne s’en étaient emparées et n’avaient entamé elles-mêmes leur propre enquête. Ainsi, avec l’aide de la presse et d’ONG d’autres républiques ex-yougoslaves, le HMS réussit à identifier des survivants de la fusillade et des proches des victimes, un Croate d’Herzégovine et deux Serbes de Vojvodine.

Craignant que leur mythe fondateur –  la glorieuse guerre de libération de 1991 – ne soit entaché de pratiques hélas communes à toutes les guerres, les autorités slovènes ont réagi avec hargne à la quête du HMS pour que les auteurs du crime – toujours non identifiés – aient à répondre de leurs actes. Les attaques dans la presse, les procès, les saisies, les menaces et même les agressions physiques se sont multipliées après que Miklavcic Predan ait accusé l’ancien président Kucan d’avoir menti lors de son témoignage à La Haye en 2003 contre son homologue serbe, Slobodan Milosevic, qui avait évoqué les exécutions de Holmec.

Actuellement, la présidente du HMS fait l’objet de quatre procès, accusée de diffamation ou de corruption, dans des affaires concernant Holmec ou les « effacés », un autre centre d’activité de l’association. Après qu’elle ait été acquittée en première instance dans l’une d’entre elles, le Premier ministre Janez Jansa a, en juin dernier, exigé que « les organes d’état prennent des mesures à l’encontre de ses mensonges absurdes et pathologiques ». Deux semaines plus tard, le procureur faisait appel. En matière de séparation des pouvoirs, le « modèle slovène » laisse percevoir certaines failles…

 

 

 

 

NB : Cet article vient d'être publié dans le journal La lettre de Bastille-République-Nation (BRN) http://lereseaubrn.free.fr/ / amisbrn@yahoo.fr,  

 

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Published by Georges Berghezan - dans Balkans
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